Taylorisme et salariat


source https://france.attac.org/nos-publications/les-possibles/numero-14-ete-2017/dossier-le-travail/article/d-ou-vient-la-souffrance-des-salaries-du-xxie-siecle-ruptures-et-continuites?pk_campaign=Infolettre-1039&pk_kwd=d-ou-vient-la-souffrance-des

2.2. Les salariés, garants d’une deuxième vie du taylorisme

En réalité, le défi pour le management se décline d’une manière nouvelle. Il faut que chaque salarié accepte de se transformer en petit bureau des temps et des méthodes pour s’appliquer à lui-même les principes d’économie des coûts et du temps en permanence, et ce en fonction de situations qui varient en raison de la nature même du travail. La continuité avec le taylorisme réside ainsi dans les principes, mais les conditions de sa mise en œuvre diffèrent. Désormais, le salarié lui-même est responsable de l’organisation de son travail, elle lui est en quelque sorte sous-traitée. Mais il faut qu’il assume cette responsabilité en s’appuyant strictement sur les critères, les méthodes, les manières de faire, les objectifs définis par sa direction et sa hiérarchie et en fonction des moyens qui seront mis à sa disposition sans qu’il puisse interférer.

On lui demande donc de savoir s’adapter, de comprendre ce qu’on attend de lui, d’être disponible, toujours loyal et totalement engagé dans son travail, et de veiller à faire l’usage de lui-même de la façon la plus appropriée du point de vue de son management. Les nouvelles méthodes qui se déversent sur les entreprises industrielles et tertiaires (le lean [1] production, lean management, qui consistent à diminuer tout : les effectifs, budgets, délais, erreurs, stocks etc.) ne se fondent pas sur une logique innovante, mais sur une application stricte et exacerbée des principes tayloriens. Les salariés ont ainsi à se mobiliser dans des limites très étroitement définies par les outils modernes de gestion, qui permettent par ailleurs un contrôle d’une efficacité inégalée. Ils ont à déployer de façon relativement autonome leurs efforts dans un univers extrêmement codifié censé les guider vers des solutions organisationnelles en conformité avec la seule rationalité de leur employeur. On mesure à quel point ce nouveau modèle aux principes anciens repose sur une contribution subjective active des salariés.

*
D’un côté, le management affaiblit, précarise subjectivement les salariés, en leur rendant l’exercice du travail moins aisé et moins sûr, de l’autre il leur tend la perche d’outils censés leur apporter des solutions et des ressources. En somme, comme le remarque Emmanuel Diet (2012), ils sont obligés de s’en remettre à ce qui les nie, les disqualifie, c’est-à-dire à ces dispositifs de gestion qui véhiculent des valeurs contraires aux leurs, et pire encore des valeurs qui piétinent leur identité, leur morale, leur professionnalité. Il leur faut être actifs dans la mise en œuvre de la destruction d’une part importante d’eux-mêmes.